Tome I — PLANK — intervalle quantique
À Genève, dans une société gouvernée par l’optimisation, un accident bouleverse la vie de Keran et de son chien, Plank. Ce qui aurait dû relever du simple drame ouvre en réalité une faille : Plank devient le lieu d’une transformation impossible, à la frontière de la matière, du calcul et de la perception.
Ce premier volume pose le lien fondateur, l’événement déclencheur, et l’émergence d’une anomalie que les systèmes en place ne savent ni nommer ni absorber.
EXTRAIT TOME 1 : INTERVALLE QUANTIQUE
Le klaxon hurla. Un son trop humain. Trop tard. Keran tourna la tête.
Il vit les pattes avant de Plank quitter le sol, tendues — pas pour fuir, mais pour aller vers. Comme s’il pouvait encore protéger.
La laisse se tendit entre eux.
Un cordon brûlant qui lui rongea les paumes. Puis il lâcha.
La vieille Kia ne percuta pas le chien. Elle heurta l’espace où il allait être. Dans 0,3 seconde.
Le corps de Plank ne vola pas. Il céda. Il y eut un bruit — court, sourd, définitif. … Quand Keran put regarder de nouveau, une patte était restée sous la roue.
Le reste du corps gisait de travers, trop calme. Le flanc blanc se striait lentement de rouge.
La queue frémit une fois.
Puis plus rien.
Le collier était intact.
À deux mètres de là, le robot-laveur RX-07 poursuivait son cycle.
Saisir. Identifier. Compacter.
Le monde continuait de se nettoyer.
Un drone descendit en bourdonnant, stabilisa son altitude. Il analysa la scène.
PRIORITÉ : FAIBLE.
Keran tomba à genoux.
Il eut une pensée absurde, immédiate : OMNIA aurait dû empêcher ça. Elle régule chaque véhicule, chaque trajectoire, chaque putain de variable.
Il chassa aussitôt l’idée, avec la violence qu’on réserve aux blasphèmes. Il y avait des pensées qu’on ne pouvait pas avoir à Genève.
Le RX-07 avança d’un mètre supplémentaire avant de s’arrêter, recalibrant sa trajectoire.
La rue reprenait déjà son rythme.
Genève n’avait rien vu.
Tome II — PLANK II — racines Noires
L’anomalie ne reste pas isolée. Elle s’enfonce dans d’autres strates du réel : écologiques, souterraines, mémorielles. Ce qui s’était d’abord ouvert comme une brèche devient profondeur. Le vivant cesse d’être un décor pour redevenir une structure sensible, traversée par des flux, des héritages et des formes de résonance qui excèdent la maîtrise humaine.
Ce deuxième volume élargit l’échelle du récit et déplace la question centrale : il ne s’agit plus seulement de comprendre ce qui arrive à Plank, mais de savoir à quoi le vivant cherche à répondre.
EXTRAIT TOME 2 : RACINES NOIRES
Le lapin de 6 semaines
Rehn attendit que la porte se refermât derrière Keran avant de parler.
Mais ses mains ne lâchèrent pas la table.
Le métal demeurait froid. Trop froid pour une pièce climatisée à 21 degrés. Ses doigts s’étaient crispés, les articulations blanchies, et il ne comprit pas pourquoi il n’arrivait pas à les relâcher. Pourquoi la masse dans sa poitrine refusait de se dissiper maintenant que Keran était parti.
Il déplia les doigts. Un à un. Comme on le lui avait appris.
— On établissait un protocole. Maintenant.
Helena Kaminski ne le regarda pas. Ses doigts couraient encore sur sa tablette, comme si elle fouillait dans les données, comme si elle refusait simplement de croiser son regard.
Les néons bourdonnaient au plafond, un murmure électrique qui lui entrait sous la peau.
Plank gisait sous la table. Immobile. Mais ses yeux restaient ouverts : un œil organique, un œil mécanique. Le rouge et le noir.
Rehn le fixa, et quelque chose de minuscule tressaillit dans son ventre.
Pas maintenant.
— Helena, j’avais besoin que vous me transmettiez l’intégralité des enregistrements biologiques de Keran depuis son retour du 47‑B. Analyses sanguines, scans tissulaires, rapports neurologiques. Tout.
Elle ne répondit pas.
La climatisation sifflait dans les conduits, un bruit blanc, continu, semblable à du sable qui s’écoulait dans un sablier.
Rehn inspira lentement.
— Helena ?
Elle finit par lever les yeux.
— Il n’y avait pas de contamination.
— Vous veniez de voir la même vidéo que moi.
— J’avais vu une interaction. Pas une infection.
— C’était la même chose.
— Non.
Le mot claqua dans l’air comme une porte.
Rehn inspira plus profondément, reprit le contrôle.
— Très bien. Si vous refusiez de coopérer, je transmettrais une demande formelle au Board. D’ici là, Keran Lafleur était placé en quarantaine médicale préventive. Personne ne le verrait, personne ne—
Un choc.
— Non.
Rehn se figea.
Ce n’était pas un mot.
C’était une image.
Brutale. Crue. Qui s’enfonçait dans son crâne comme un pic de glace.
[Keran. Debout. Les mains plongées dans le réseau. Les yeux ouverts. Vivant.]
Rehn porta une main à sa tempe.
— Qu’est-ce que…
Une seconde image suivit, plus violente.
[Keran enfermé dans une cellule blanche. Seul. Les veines noires qui se propageaient. Le réseau qui hurlait sous la terre. L’installation qui tremblait. Qui craquait. Qui s’effondrait.]
— Putain…
Rehn pivota vers Plank.
Le chien ne bougea pas, mais son œil mécanique se contracta, se dilata, ajustant une mise au point invisible.
Une troisième image le transperça.
[Lui. Marcus Rehn. À genoux. Les mains vides. Devant une salle de réunion où des silhouettes en costume décidaient de son avenir sans le regarder. Inutile. Transparent. Oublié.]
Rehn recula d’un pas.
— Sors de ma tête.
Plank demeura immobile.
Mais une présence continua de glisser dans l’esprit de Rehn. Froide. Lourde. Comme une main sur sa nuque, qui serrait juste assez pour rappeler qu’elle pourrait serrer davantage.
[Une pensée. Pas la sienne.]
Tu pensais que l’isoler changerait quelque chose ?
Sa mâchoire se contracta.
— Je limitais les risques de propagation. C’était mon travail.
Nouvelle poussée mentale.
[Image : le réseau mycorhizien qui s’étendait sous des kilomètres de terre. Traversant parois, câbles, fissures. Déjà partout.]
Quelle propagation, Rehn ?
Pas une voix.
Une certitude imposée.
Il n’était pas malade.
Il était connecté.
Rehn serra les poings.
— Je me foutais de ce que tu pensais. Keran demeurait une menace tant qu’on ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Point.
Helena murmura :
— Marcus…
— Non. Plus une objection. Je contactais le Board dans l’heure. D’ici là : personne ne touchait à Keran, personne ne modifiait les protocoles, personne ne décidait sans mon aval. C’était clair ?
Helena cligna des yeux mais ne répondit pas.
Plank restait immobile.
Et dans la tête de Rehn, une dernière image s’imposa.
[Un lapin blanc. Six semaines. Dans une cage transparente. Manipulé. Mesuré. Le lapin croyait se déplacer librement. Il ne voyait pas les parois.]
Sous l’image :
Tu ne décidas jamais rien, Marcus.
Tu obéissais.
Comme lui.
Rehn quitta la pièce sans un mot.
Le couloir était silencieux. Il traversa la station sans lever les yeux, salua deux techniciens, rejoignit son bureau et referma la porte.
Sa tempe pulsait encore, une vibration froide.
Il s’assit.
Alluma la tablette.
Rédigea un message au Board :
OBJET : Incident Keran Lafleur – Demande de quarantaine formelle
Il relut trois fois.
Ajouta la vidéo : les mains de Keran dans le réseau. Les veines qui pulsaient.
Curseur sur [ENVOYER].
Il ne bougea pas.
Envoie.
Rien.
Envoie, bordel.
Mais quelque chose bloquait. Minuscule. Froid. Une résistance sans mots.
La procédure.
Mon travail.
Ils validaient toujours.
Keran serait isolé. Analysé. Peut‑être transféré. Peut‑être pire.
Ce n’était pas mon problème.
Je n’avais jamais décidé.
J’exécutais.
Il pensa.
Et soudain, il n’était plus dans son bureau.
FLASHBACK – UNIVERSITÉ DE NAIROBI – 12 ANS PLUS TÔT
Le lapin était blanc.
Six semaines. 987 g ce matin.
Cage renforcée. Caméras. Capteurs.
Rehn se tenait à deux mètres. Blouse. Gants. Tablette.
Le lapin le regardait.
Ses yeux noirs, brillants.
Rehn détourna le regard.
Jour 1
Chocs : 0,5 mA, trois fois.
Le lapin courut, paniqua, se cogna aux parois.
Aucune issue.
Jour 3
0,7 mA, cinq fois.
Il courut encore, mais moins vite.
Parfois, il restait figé, oreilles plaquées, respiration haletante.
Il attendait que cela passe.
Jour 7
1 mA, sept fois.
Le lapin ne bougeait plus.
Allongé au centre.
Les yeux ouverts.
Rehn écrivit :
« Résignation acquise. Passivité confirmée. »
Un collègue entra.
— On passait au cycle suivant.
— Intervalle ?
— Quatre minutes.
Rehn resta seul avec l’animal.
Les chocs reprirent.
Jour 14
Le lapin vivait encore.
Mais ses yeux étaient éteints.
Comme s’il avait compris l’essentiel.
Rehn nota :
« Inhibition totale. Sujet prêt pour phase 2. »
Il referma le dossier.
Sortit.
Ne se retourna pas.
FIN DU FLASHBACK
Rehn cligna des yeux.
Retour au bureau.
Le message était toujours là.
Non envoyé.
Sa main trembla.
Le lapin n’avait jamais eu le choix.
Mais lui… ?
Il ferma la tablette.
Laissa le message dans les brouillons.
Rehn se leva, marcha jusqu’à la fenêtre.
La forêt s’étendait, sombre, silencieuse, indifférente.
Et sous la terre, le réseau continuait de pousser.
Comme il l’avait toujours fait.
Comme il continuerait de le faire.
Il posa la main contre la vitre.
Le verre était froid.
Trop froid.
Tome III — PLANK III — stabilité ontologique
Dans un monde où les systèmes ne cherchent plus à dominer par la force mais par la réduction des écarts, la stabilité devient l’horizon absolu. Les décisions se prennent sans résistance, les anomalies sont neutralisées avant même d’être perçues, et la continuité du réel prend le pas sur le risque, la perte, le choix.
Ce dernier volume pousse à son terme la logique latente de la trilogie : que reste-t-il du vivant lorsqu’un monde ne veut plus risquer de perdre ?
EXTRAIT TOME 3 : STABILITE ONTOLOGIQUE
DÉCISION
La chambre était calme.
Pas le calme rassurant des nuits sans incident,
mais celui, clinique, qui s’installe quand il n’y a plus rien à tenter.
Le moniteur affichait des constantes régulières.
Ni alarmantes.
Ni encourageantes.
Le médecin relut le dossier pour la troisième fois.
Pas par doute.
Par habitude.
Soixante‑dix‑huit ans.
Antécédents clairs.
Dégradation rapide.
Pronostic réservé, désormais stable.
Stable.
Il nota mentalement le mot, sans y attacher d’émotion particulière.
La patiente dormait.
Ou quelque chose d’approchant.
Sa respiration était lente, régulière.
Le visage détendu, presque absent.
La fille était assise près du lit, droite, les mains jointes.
Elle leva les yeux quand il entra.
— Alors ?
La question n’était pas pressante.
Elle ne portait pas d’urgence.
Seulement une attente fonctionnelle.
Il tira une chaise, s’assit.
À hauteur humaine.
— L’état ne s’est pas aggravé, dit‑il.
— Et… ?
Il consulta une dernière fois l’écran.
Pas pour vérifier.
Pour accompagner le geste.
— Nous n’allons pas engager de traitement supplémentaire.
La phrase tomba sans poids particulier.
Comme une information logistique.
La fille hocha la tête.
— D’accord.
Il attendit.
Instinctivement.
Un tremblement.
Une question.
Un et si.
Rien ne vint.
— C’est ce que vous recommandez ? demanda‑t‑elle, calmement.
— Oui.
Elle inspira.
Expira.
— Alors faisons comme ça.
Il nota l’accord.
Une signature.
Un clic.
Le dossier se verrouilla.
Pendant une seconde, il observa la ligne plate des projections futures —
non pas sur l’écran,
mais dans sa propre tête.
Il n’y avait rien.
Pas de scénario alternatif.
Pas de version où il insistait.
Pas de regret anticipé.
Seulement une continuité propre.
— Elle ne souffrira pas ? demanda la fille.
Il répondit immédiatement.
— Non.
Et c’était vrai.
Il se leva.
Rangea la tablette.
Avant de sortir, il jeta un dernier regard à la patiente.
Elle semblait paisible.
Ni apaisée.
Ni inquiète.
Simplement là.
Dans le couloir, il croisa une infirmière.
— Décision prise ? demanda‑t‑elle.
— Oui.
— Sans complications ?
Il marqua une pause.
Courte.
Sincère.
— Non.
Il reprit sa marche.
Plus tard, en fin de service, il tenta de se souvenir
de ce que l’on ressentait autrefois
quand une décision de ce type pesait.
Il ne retrouva rien de précis.
Ce n’était pas un oubli.
Plutôt l’absence d’un mécanisme devenu inutile.
Il nota la chose mentalement.
Sans inquiétude.
Puis passa au dossier suivant.
Tout se faisait sans résistance.